Quand je vais au baléti, ce n’est pas forcément attiré par les musiciens qui s’y produisent, pour écouter tel accordéoniste ou tel vielleux. J’y vais aussi et surtout parce que, quelle que soit la qualité de ces musiciens, il y aura toujours du grand spectacle sur le parquet grâce aux virtuoses de la danse.
A force d’arpenter les bals et les festivals, j’ai fini par repérer quelques-unes de ces stars de l’ombre, ces baroudeuses que l’on retrouve, quel que soit le lieu, quelle que soit la saison. Elles consacrent tous leurs loisirs à cette passion comme une sorte de vocation, de sacerdoce. Ayant réussi, lentement mais sûrement, à gagner leur confiance, j’ai eu quelques fois le privilège de danser avec certaines d’entre elles et même, honneur parmi les honneurs, de devenir leur ami.
  Elles m’ont beaucoup appris, il me fallait leur rendre hommage. La mission première de Fayditéria étant de mettre un peu ces artistes inconnus sous les projecteurs, je tenais à consacrer l’article principal de ce premier “Fayditéria” à une danseuse qui vit dans les Pyrénées-Orientales, à quarante kilomètres à l’ouest de Perpignan, mais que l’on voit souvent dans nos balétis héraultais, à Gennetines ou autres festivals. Il s’agit de Dominique Roy, une vraie faydit, libre et illuminée comme vous pourrez en juger...
   

Comment en es-tu venue aux danses traditionnelles ?
Je suis née à Nancy. Je danse depuis l’âge de treize ans. Là-bas, Je fréquentais les bals populaires... la valse avec ma mère, le tango avec mon père, le djerk, le slow et le rock’n roll. J’ai découvert le trad à dix-neuf ans, à travers les fest-noz bretons. Vu que je ne suis pas musicienne, c’est principalement la danse qui m’a attirée, du moins au début. Ensuite j’ai arrêté pendant très longtemps, je suis descendue dans le Sud en 1997 et j’ai tout de suite eu envie de m’inclure dans les traditions du coin. Et puis j’ai repris goût à la danse, il y a six ans, grâce à un bal dans mon village de Taurinya. Là, je suis tombée à nouveau sous le charme. C’était un bal catalan auquel participaient Yves Gras et ses musiciens. Il y avait une ambiance très conviviale, tout le monde rigolait, tout le monde participait, j’ai dansé jusqu’au bout... Des danses européennes mais aussi ces danses catalanes traditionnelles, les sardanes anciennes ou autres danses enfantines où les gens vont dans les rues, de porte en porte pour boire un coup avec les habitants, j’ai trouvé ça génial ! Et puis évidemment j’ai continué à fréquenter les bals ainsi que les cours d’Odile Corbel qui de fil en aiguille m’ont amenée à Gennetines que je fréquente depuis trois ans assidûment ou aux bals dans votre région comme ce “Bal des Vendanges” organisé par “Lève toi et danse” à Frontignan.

Est-ce qu’aujourd’hui tu retournerais aux bals populaires ?
Je ne sais pas parce que maintenant l’ambiance est un peu glauque. L’alcool, la fumée, les trucs comme ça, j’aurais du mal...

T’es-tu essayée à la Sardane ?
Oui bien sûr j’ai essayé, mais c’est une danse complexe, il faut toujours compter ! Alors par la force des choses, c’est une danse fermée, un peu réservée aux “ initiés ”, car on ne peut intégrer un cercle de sardane sans être confirmé, au risque de casser la dynamique qui relie les danseurs. La sardane, ça ne peut pas être de l’a peu près. Maintenant je ne rentre plus dans un cercle de sardane, je ne peux plus… Sauf si c’est des copains, évidemment !

C’est donc compréhensible que l’on se fasse rejeter lorsqu’on veut intégrer un cercle de sardane et que l’on n’est pas “initié”?
Oui, mais tout dépend comment on le dit, comment on le fait sentir aux autres. Souvent je n’apprécie guère la manière dont cela est fait. Il y a des gens qui te font comprendre de manière pas agréable du tout que tu ne peux pas intégrer leur cercle, et ça ! Ca me gêne.

Et dans les balétis ?
Dans les balétis, ce que j’aime c’est justement l’ambiance, cet esprit attentif, très convivial, respectueux, presque affectueux, où l’on t’invite à danser même si tu ne connais pas la danse. Pas de cigarettes, très peu d’alcool, maintenant je retrouve ça... En contrepartie, dans les quelques concerts de rock que j’ai fréquenté, je n’ai pas trouvé ce même respect, les gens fument à côté de toi sans se soucier de savoir si ça te dérange ou pas. Ils ne se rendent même pas compte qu’ils sont égoïstes.

Quels sont les événements que tu affectionnes particulièrement ?
A part Gennetines, je suis allé à Saint Chartier. A Saint Chartier, il y a un côté super avec les concerts, l’ambiance dans les rues, sur les planchers du “off” où j’ai passé vraiment des moments super. Et en même temps, il y a un côté très crade, plus alcoolisé, que j’ai du mal à supporter. Je trouve que les gens devraient faire un peu plus attention à leur attitude, à l’environnement à cause de tout ces détritus qu’on retrouve un peu partout dans le village, tout ça... Mais bon c’est vraiment particulier à ce festival et uniquement dans sa partie “off”.

Est-ce que tu verrais des améliorations à apporter aux balétis en général ?
Dans votre région, je trouve que c’est vraiment bien. On a l’impression que c’est beaucoup plus rodé, comme le “Bal des Vendanges”. Chacun apporte son repas et l’on met tout en commun sur les tables. Souvent, dans les Pyrénées-Orientales par exemple, je trouve que l’organisation manque de punch, de dynamisme, pas assez de communication. Alors il n’y a pas assez de danseurs, c’est un peu triste et les bals se terminent parfois trop tôt. Il leur manque aussi un peu de fun pour animer la soirée. Le petit quelque chose en plus qui fait que le bal se transforme en fête. Dans ce sens, il me tarde de participer aux “Trad’Hivernales” de Sommières qui a la réputation justement d’être un exemple dans le genre festif et convivial.

 

Quelles sont tes relations avec ton entourage familial par rapport à cette passion, est-ce que ça pose problème ?
Chez moi, ça ne pose aucun problème. Quand mon mari me voit revenir du bal avec le sourire jusque-là, et bien il est content. Il sait que j’en ai besoin, il sait que c’est important pour moi de partir plusieurs jours comme ça. Pour mes enfants, aussi c’est important. Quand je rentre de bal ou quand j’écoute des CD et que j’ai pris du bonheur, et bien ils sentent cette joie, je leur transmets, tu vois ? Ça influe sur la façon dont ils appréhendent la vie, l’avenir. Je pense que ma fille y viendra un jour...

Qu’est-ce que tu écoutes comme musique à part le trad ?
J’adore le funk, Bernard Allison, et tout ce qui est musique brésilienne. Et tout ce qui est chanson à texte, chanson française. Et puis vers chez moi il y a la culture des gitans, le flamenco. J’aime bien Paco de Lucia. Souvent l’été il y a des petits concerts de flamenco dans les cafés ou sur les places...

As-tu constaté un éveil de la culture traditionnelle dans ta région ou les régions que tu fréquentes ?
Ma région, pas vraiment, mais à Gennetines par exemple, oui, absolument. Parce que là - bas, c’est le rassemblement de toute la France et même de toute l’Europe. Il y a de plus en plus de jeunes musiciens, de jeunes danseurs, qui viennent avec cette énergie, ce punch... Il y a aussi beaucoup d’ados qui viennent pour la fête. Il m’est arrivé de jouer à “un, deux, trois, soleil” avec eux jusqu’à huit heures du matin (rires)... En seulement trois ans que je fréquente ce festival, j’ai constaté cette évolution.

Et dans l’Hérault ?
Avant de venir à Sommières pour ce bal de l’automne, j’avais l’impression de rencontrer toujours un peu les mêmes personnes. Mais là, à Sommières, c’est impressionnant. Il y a tous les publics, les anciens et les jeunes qui se mélangent. Il y a un super esprit, c’est vraiment génial !

Est-ce que tu te sens militante de ce mouvement- là ?
Ah mais oui, j’ai le macaron “Gennetines” sur ma voiture (rires). Sur la fenêtre arrière, j’y colle aussi les affiches annonçant les bals que mes amis organisent Je trouve que c’est vraiment important de faire connaître aux gens cette ambiance, ce respect. Je pense qu’il y a une prise de conscience des gens qui sont dans le trad qui n’est pas du tout la même que dans le reste de la société. Je pense que cette prise de conscience est importante pour l’évolution des mentalités. Et plus les gens vont prendre connaissance de... de cet amour, parce que c’est ça, une espèce d’amour de l’autre, plus il y aura de gens qui vont graviter dans ce milieu, et plus la société va changer, c’est obligé.


"ce que j’aime c’est justement l’ambiance..."

Et au niveau du mouvement identitaire extrémiste régional par exemple, l’as-tu rencontré dans les balétis ?
Non pas du tout. Je trouve que c’est important quand tu arrives dans une région, un pays, de t’imprégner des racines, de l’histoire, des traditions, de ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, mais je ne supporte pas l’extrémisme quel qu’il soit. Je comprends que ces gens sont conscients d’avoir été, et d’être encore “ colonisés ”, mais la réaction par l’extrémisme les coupe du reste du monde. J’ai appris ce qui s’est passé au niveau des cathares et tout ça, ils ont vécu une très grande souffrance, mais je pense que ce n’est pas parce que t’as vécu ça que t’es obligé d’être extrémiste, de vivre dans le rejet. Moi je ne suis pas dans le rejet... Je crois que maintenant, il y a peut-être une nécessité de s’ouvrir pour qu’il y ait des choses qui se fassent mais qui restent dans l’harmonie. À partir du moment où tu peux devenir violent dans une pensée, tu ne peux faire que de te couper des autres parce que, à partir du moment où tu deviens trop violent, trop fort, les autres ne vont plus t’écouter, ça ne passera plus, ils ne supporteront pas ça. C’est comme avec les enfants, tu crées une coupure et après, en face, il y a un mur, il n’y a plus de communication possible, et ça c’est dommage. Il faut garder cette communication-là. Il faut s’ouvrir un peu et faire passer le discours d’une façon différente.

Qu’est-ce que tu penses de chanter en occitan ?
Ça je trouve que c’est bien, parce que c’est les racines. Toutes les vieilles pierres, elles parlent de ça aussi. Je trouve que des chants occitans traduits en français, ça n’aurait plus le même sens.

Mais ne penses-tu pas que chanter en occitan, ça ne les coupe pas de ceux qui ne parlent pas occitan ?
Moi quand j’écoute une chanson dans une autre langue que la mienne, si je ressens la musique, ça ne me dérange pas de ne pas savoir ce qui est dit, parce que j’entends comment s’est dit. T’as pas besoin de savoir ce qui est dit parce que tu sais ce que c’est, juste comment l’émotion passe à travers les mots. Non, ne pas comprendre ce qui est dit ne me pose aucun problème. Et puis si on veut vraiment s’informer de ce qui se dit, on peut prendre les CD et tout ça.

Fais-tu partie d’une association ?
Oui je suis trésorière d’une asso organisant des randonnées, c’est une autre façon d’explorer les racines (rires).